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Marine Le Pen valse à Vienne : le récit

( source : Mediapart du 31/01/2012)

 L’été dernier, les attentats d’Oslo et les analyses sulfureuses de certains dirigeants du FN avaient déjà montré que le parti n’était pas ce « nouveau FN » que veut nous présenter sa présidente (lire notre article). Le bal de la Fédération des corporations pangermanistes auquel a participé Marine Le Pen, vendredi dernier à Vienne, en offre une confirmation. Un « bal immonde pour nostalgiques du IIIe Reich », selon SOS Racisme. Le « respect de la part des Viennois de la tradition », selon la présidente du FN.

Mediapart livre les détails de cette visite en Autriche.

L'agenda de Marine Le Pen faisait simplement mention d'un « bal du Palais impérial ». Le communiqué de sa visite préférait évoquer, sur plusieurs lignes, la rencontre avec Martin Graf . Député du FPÖ (le parti autrichien de la liberté ), il est le vice-président du Parlement autrichien depuis 2008. Martin Graf est aussi un idéologue. Chef de file de l’aile la plus dure de l’extrême droite autrichienne, il est membre d’Olympia (voir le site Internet), une corporation secrète d'extrême droite, interdite aux Juifs et aux femmes. Voici la description qu'en fait Blaise Gauquelin, le correspondant en Autriche de Libération, L’Express et RFI : « Le duel au sabre est pratiqué dans des caves des beaux quartiers de Vienne. Les membres se reconnaissent entre eux à la balafre qu’ils se doivent d’exhiber sur une joue.»

Le bandeau du site Internet d'Olympia.Le bandeau du site Internet d'Olympia.

 

Chaque année, ce bal, organisé dans l'ancien palais impérial de la Hofburg, suscite une polémique. Et pour cause : il est le rassemblement de toute l'extrême droite européenne et un réservoir de cadres du FPÖ. Organisé par Udo Guggenbichler, qui siège au conseil municipal de Vienne en tant qu'élu FPÖ, il est décrit par le journal autrichien Der Standard comme « un des moments importants de l'année pour les fraternités étudiantes et les politiques de la droite dure ». Le DÖW, centre de documentation de la résistance autrichienne, évoque une « rencontre volontaire de réseaux nationalistes allemands », dominée par des fraternités étudiantes ayant des connexions avec l'extrême droite. Ces « Burschenschaften » (corporations) comptent environ 4.000 membres, qui sont engagés leur vie durant dans des fraternités dont les noms – Aldania, Vandalia, Gothia, Silesia et Olympia, donc – cultivent une germanité mythique, rapporte Le Monde.

Ce rassemblement annuel est aussi l'occasion de recevoir des figures du négationnisme (comme John Gudenus, un ancien membre du FPÖ), des responsables internationaux d'extrême droite (le Vlaams Belang belge, le parti national-démocrate allemand – NPD –, le sulfureux Alexander Dugin, du parti eurasiste de Russie).

Mais cette année, la manifestation a carrément provoqué un tollé : la date coïncidait avec le 67e anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz. Un « affront » pour certains. Le député Vert Karl Öllinger s’est indigné : « Peut-on imaginer qu'un extrémiste comme (Jean-Marie) Le Pen aille danser au palais de l'Elysée ? » La société de gestion du centre de conférences a quant à elle refusé de louer – à l'avenir – les salons de la Hofburg à ces corporations étant donné la « dimension politique et médiatique actuelle » du bal (lire l'article du Standard).

Une importante contre-manifestation (entre 3.000 et 5.000 personnes) a été organisée devant les portes du bâtiment, à l'appel de SOS Mitmensch (SOS Racisme), des Verts et d'organisations liées au Parti social-démocrate ou aux Eglises .

« Nous sommes les nouveaux Juifs »

C'est Heinz-Christian Strache, le chef du Parti de la liberté (FPÖ), qui a convié Marine Le Pen à ce bal. Cent vingt journalistes avaient demandé une accréditation, mais seule l'agence de presse Austria Presse Agenture a été autorisée à entrer. Son compte-rendu est « étonnamment laconique », relève le journaliste Blaise Gauquelin. En réalité, il était facile de se procurer des places en déboursant 72 euros. C'est ce qu'ont fait les journalistes de Der Standard. Ils ont discrètement filmé le cérémonial d'ouverture  et réalisé un reportage photo (à lire ici).

Ils décrivent les 3.000 personnes présentes – dont les deux tiers viennent d'Allemagne pour l'occasion. Des « dames élégantes », des « vêtements noirs », des « coiffures » « œuvres d'art monstrueuses » avec « des hectolitres de laque pulvérisée ». Ils évoquent ce jeune type avec une blessure à la joue, pansement ensanglanté, se baladant tout fier dans l'assistance.

22 heures, les portes s'ouvrent. Apparaissent les invités d'honneur : Heinz-Christian Strache, Martin Graf, Barbara Rosenkrantz (candidate FPÖ à la présidentielle), Barbara Kappl (députée de Vienne), et l'idéologue du parti Andreas Mölzer, John Gudenus et son fils. Puis les invités internationaux : Marine Le Pen, vêtue d'une robe noire, le Suédois Kent Ekeroth, Philip Claeys du “Vlaams Belang” belge. La présidente du FN « se montre quelques heures ». Les autres invités « entament une danse » sur l'invitation du député FPÖ Franz Obermayr. « Le bal est un symbole pour l'amour de notre patrie », lance Strache à l'assistance, acquise. Il évoque « notre culture », « la culture allemande ». Et entonne un chant populaire allemand, symbole de la résistance anti-nazie : « Die Gedanken sind frei » (« Les pensées sont libres »).

S'ensuit une scène extravagante. Pendant le bal, Strache explique à des invités, sans savoir que des journalistes du Standard sont à proximité, que le FPÖ est victime d'attaques « comparables à la nuit de cristal ». « Nous sommes les nouveaux Juifs », dit-il. La déclaration fait scandale en Autriche ces jours-ci, d'autres partis estimant « insupportables » ces propos (lire ces articles du Standard ici et ).

Selon le journal, la rumeur d'une venue de Marine Le Pen l'an dernier comme « invitée d'honneur » avait déjà couru. Cette année, c'est d'abord Jean-Marie Le Pen, déjà présent en 2008, qui était pressenti comme l'expliquait Der Standard le 23 janvier. Pourquoi Marine Le Pen a-t-elle remplacé son père au dernier moment ? Strache est depuis longtemps en très bons termes avec la famille Le Pen. Le 8 juin 2011, il a tenu une conférence de presse conjointe au Parlement européen avec Le Pen fille et père, tous deux députés européens (photo ici).

Der Standard rapporte qu'une rencontre est prévue dans le début de l'année entre Marine Le Pen, Heinz-Christian Strache, le Vlaams Belang et l'extrême droite italienne, membres de l'Alliance européenne pour la liberté (AEL), qui rassemble des formations eurosceptiques d'extrême droite (Le Pen y a adhéré en octobre). Strache souhaite que ces partis s'unissent notamment contre l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Ce bal des corporations serait donc une première étape.

Le bal a aussi été l'occasion pour Jean-Marie Le Pen de s’illustrer dans une énième provocation : « J'ai moi-même assisté à cette magnifique manifestation qui retrace d'ailleurs le Vienne du XIXe siècle, c'est Strauss, sans Kahn, si vous voulez », a-t-il lancé sur France-3. « Un trait d'humour », a justifié sa fille. Le site Nations Presse a diffusé cette brève vidéo du bal en expliquant qu'il s'agissait d'une « institution en Autriche ». Sur son blog, Ludovic De Danne, conseiller aux affaires européennes de Le Pen, dénonce une « désinformation inouïe ». « Certes, certaines fraternités sont “catholiques” et certaines autres posent la condition de la nationalité… et alors ? », écrit-il. Contacté, le FN n'a pas souhaité nous répondre .

En meeting à Perpignan, dimanche, la présidente du FN a répondu aux attaques et dénoncé une « extrême gauche qui essaie d'obtenir par la violence ce qu'elle ne peut pas obtenir par les urnes » (vidéo ci-contre). « Il y a des limites à l’insulte et à la diffamation », s'est-elle écriée à la tribune, brandissant la menace du procès (un classique chez elle – lire notre article). Son argument : « Ces bals sont traditionnels et sont la représentation du respect de la part des Viennois de la tradition. Eh bien nous aussi, nous aimons le respect de la tradition. »

En France, des associations (SOS Racisme, l'Union des étudiants juifs de France – UEJF) ont vivement dénoncé la présence de la candidate à la présidentielle à ce bal. Le Front de gauche a fustigé le « week-end » de la « VRP de la haine ». Le MoDem a estimé que Marine Le Pen a « tombé le masque » en participant à ce bal et fustigé ce « bal tragique ». Lundi, le PS et l'UMP sont restés silencieux sur le sujet. « Un non-événement », a expliqué à Mediapart le secrétaire national et député UMP Sébastien Huyghe.