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Le FN veut faire la police dans les salles de classes et les journaux

(Marine Turchi de Mediapart)

«Il y a ici ou là des personnes qui, parce qu'ils ont des leviers
dans l'éducation nationale, ou autres, en profitent pour faire du
bourrage de crâne. Ce professeur est très hostile au Front»
, comme «beaucoup de profs d'histoire en général. Je l'ai vécu moi-même au lycée!». Voilà
comment  Steeve Briois, bras droit de Marine Le Pen et secrétaire
général du FN, justifie la mise en cause par son parti d'un enseignant
de Narbonne (Aude).

Le
24 mai, le responsable du FNJ, le mouvement des jeunes frontistes, a en effet publié une
lettre envoyée au proviseur du lycée Diderot de Narbonne, dans laquelle il s'en prend à un professeur
d'histoire membre de la CGT et par ailleurs ancien militant au Parti communiste.

 

La lettre publiée sur Nations Presse

La lettre publiée sur Nations Presse

Ce courrier a été diffusé largement sur les sites du Front
national (le FN de l'Aude; Nations Presse, etc.) et assorti d'une Une de la revue Histoire sur les «crimes cachés du communisme».
En
ligne de mire du FN, un cours d'histoire de terminale dans lequel le
professeur évoque la naissance de l'extrême droite française. Dans
la lettre, Loïc Bouzat, le responsable local du FNJ, qui n'étudie pas dans ce lycée, explique
écrire «suite à la sollicitation de plusieurs élèves de
(l')établissement»
et affirme avoir été «informé à plusieurs reprises»
de propos tenus «diffamants et insultants à l'égard du Front national»
tenus «durant ses cours». «Sous prétexte de contextes historiques,
d'amalgames et de confusions, il diffuse une propagande politique,
certes conforme avec ses engagements politiques, mais pas avec la
réalité, ni avec son obligation de neutralité due à son métier»
,
écrit-il, en demandant au proviseur d'«intervenir».

Contacté par Mediapart, Xavier Verdejo, le professeur, raconte: «C'était un cours sur la IVe et la Ve
République dans lequel j'évoquais la montée des extrêmes, le
poujadisme. J'ai expliqué le parcours de Jean-Marie Le Pen, son action
durant la guerre d'Algérie, la création du FN, sa carrière de député.
J'ai parlé du “détail de l'histoire” en reprenant sa citation exacte.
Des choses classiques, tout à fait conformes au programme! Cela n'a déclenché aucune réaction durant le cours.»

Il en a, en revanche, déclenché dans les médias (l'affaire s'est retrouvée en Une des trois quotidiens locaux ici et ou encore) et surtout sur les sites du Front national et sur les réseaux sociaux du mouvement où «un torrent de haine» a été déversé, selon Xavier Verdejo. Bruno Gollnisch s'est emparé de l'affaire. Sur son blog, dans un billet intitulé «Sois jeune et tais-toi», l'ancien dauphin de Jean-Marie Le Pen dénonce un «lavage de cerveau» et s'en prend aux «professeurs roses-rouges-verts» qui ont mené «l'embrigadement des élèves en 2002, pendant
l'entre deux tours de la présidentielle»,
ainsi qu'aux «petits kapos de
la police de la pensée»
.

«L'école est bien évidemment un lieu de
stricte neutralité politique où les “propos dégueulasses” sont
bannis»
, écrit-il, assurant avoir reçu lui-même «de nombreux
témoignages de parents d'élèves (…) faisant part des propos haineux véhiculés sur le Mouvement national
par de nombreux enseignants»
, notamment lors des élections cantonales de mars.

Même discours du côté de la présidente du FN. «Les élèves de ce lycée ont été victimes de terrorisme intellectuel, explique son secrétaire général, Steeve Briois. Jusqu'à
son dernier souffle on reprochera à Jean-Marie Le Pen cette histoire
(Ndlr – le “détail de l'histoire”)! Dans ce cas, faisons le procès des
pédophiles, des écrits de Daniel Cohn-Bendit ou de Frédéric Mitterrand,
parlons de François Mitterrand et son ami René Bousquet!»

Que «votre scribouillard n'écrive plus sur le Front national»

«Je n'allais pas traverstir l'histoire du FN pour leur faire plaisir!», rétorque Xavier Verdejo qui dénonce une «tentative d'intimidation du FN» et note que c'est «à sa connaissance la première fois qu'un parti politique fait irruption dans une salle de classe.» Le professeur a reçu le soutien
de nombreux collègues, ainsi que d'historiens comme Jacques Giraud et
Rémy Pech. Dans un email de soutien que s'est procuré Mediapart,
celui-ci se dit «prêt à dégainer» «s'il faut prendre des initiatives publiques».

Le 27 mai, tous les élèves de la classe en question ont, à leur
propre initiative, rédigé une lettre de soutien à leur professeur
(ci-dessous – pour respecter l'anonymat des élèves, leurs signatures ont
été retirées):

 

La lettre de soutien des élèves.

La lettre de soutien des élèves.

Le proviseur du lycée a vivement défendu l'enseignant, «un homme apprécié et
attentif, profondément humain et toujours présent dans les moments
durs»,
«soutenu par l’ensemble de ses collègues». Il a également rappelé que son établissement «s'inscrit pleinement dans les règles qui régissent le
service public d'éducation, principes de neutralité et de laïcité»
. Xavier Verdejo a consulté son avocat le 26 mai pour entamer une procédure et compte «porter plainte»

 

Côté FN, la consigne est passée localement de ne «pas communiquer là-dessus». «On attend la fin du bac», explique à Mediapart Robert Morio, le secrétaire départemental du FN (et conseiller régional frontiste), affirmant que «des pressions ont été exercées sur les élèves». «Je ne suis pas sûr qu'il fasse l'unanimité», assure-t-il.

 

La lettre envoyée à la Dépêche du Midi.

La lettre envoyée à la Dépêche du Midi.

Ce n'est pas la première fois que le FN local intervient pour s'en
prendre à des propos qui ne lui ont pas plu. Le 23 février 2010, lors de
la campagne des régionales, Robert Morio avait demandé que Joël Ruiz,
journaliste à La Dépêche du Midi, à Carcassonne, «n'écrive plus sur le Front national, ni sur (lui), et n'assiste plus à (ses) conférences de presse», le traitant de «scribouillard».

«Votre journaliste, loin de toute indépendance et du désir
d'informer, commente, interprète et réécrit mon communiqué, m'insultant,
me dénigrant, exprimant ses fantasmes politiques»
, écrivait-il dans une lettre adressée au rédacteur en chef du journal, rappelant qu'il était «un élu de la République».

Le journaliste affirme à Mediapart qu'un membre de la garde rapprochée de Robert Morio s'est présenté «à la rédaction»
pour l'identifier physiquement. Ce que nie le conseiller régional
frontiste, qui reconnaît en revanche avoir écrit à son rédacteur en chef
car «ce journaliste fait preuve d'insultes et d'irrespect». «S'il venait à l'une de nos conférences de presse, on lui interdirait l'accès, explique-t-il. Nous
publions des communiqués qui sont déformés ou non repris dans la
presse. Il m'arrive fréquemment d'écrire aux rédacteurs en chef. En
janvier, j'ai écrit à celui du
Midi Libre car il avait envoyé un
journaliste à notre conférence de presse sur le bilan du congrès de
Tours et ils n'ont pas fait d'article!»

Une pratique cautionnée du côté de Marine Le Pen. «Certains comportements de journalistes peuvent déclencher cela, justifie Steeve Briois. Moi,
je connais des journalistes, par exemple à Fourmies
(Nord-Pas-de-Calais), que je ne ferai pas entrer dans mes conférences de
presse parce qu'on a des contentieux avec eux».
Même si, reconnaît-il au sujet du cas de l'Aude, «à chaud il arrive que cela dérape».