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la terreur qui n’ était pas terroriste

(Source : memorial98.org et http://info-antiraciste.blogspot.fr/ )
terrorisme2A Paris, au début du mois de juin on a jugé des terroristes. Quelques jeunes hommes d’Alsace Lorraine qui ont décidé, en 2013, de partir combattre en Syrie. Où ils se sont retrouvés dans les rangs de Daech. Ces jeunes hommes ont fait la guerre, quelques mois. Ils sont revenus assez vite, ont été arrêtés quelques semaines après leur retour et sont en prison depuis. Le procureur a réclamé la peine maximum pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes de terrorisme ».

En Ukraine, à peu près simultanément, Gregoire Moutau, un jeune homme de la même région que les précédents a été arrêté. Ce n’est pas un terroriste, du moins si l’on en croit la communication de l’Etat français qui a tenu à écarter publiquement cette qualification. Grégoire Moutau partait régulièrement en zone de guerre ukrainienne, il est d’extrême-droite, il a été pris à la frontière avec une centaine de kilos d’explosifs et des armes de guerre. Sur des enregistrements diffusés par les services de sécurité ukrainiens, on entend la voix présentée comme celle du jeune homme détailler des objectifs d’attentats.

Qu’est-ce qu’un terroriste ? Le débat serait long. Une chose est certaine : en France, de toute façon, un terroriste n’est pas un militant d’extrême-droite.

La sentence ne souffre quasiment aucune exception.

Claude Hermant est très probablement l’homme qui a armé Amedy Coulibaly, le tueur de l’Hypercacher. Il lui a fourni au moins quatre pistolets semi-automatiques et sans doute un fusil d’assaut, tous remilitarisés et prêts à l’usage. Et ce dans le cadre d’un trafic d’armes de guerre dont la police avait connaissance, à des degrés encore inconnus, puisque le néo-nazi, militant depuis des dizaines d’années était également indicateur de police. Claude Hermant, dont l’affaire a été classée secret défense, n’a pas été inculpé pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, alors que c’est le cas par exemple, pour celui qui a fourni un gilet pare-balles à Coulibaly, mais celui-ci n’était pas d’extrême-droite.

Christophe Lavigne, autre néo-nazi, préparait un attentat contre les fidèles d’une mosquée de Vénissieux , lorsqu’il a été interpellé une première fois, puis absous de toute inculpation ayant trait au terrorisme en mai 2014. Deux ans plus tard, le même a été interpellé chez lui, avec un stock d’armes et a écopé une nouvelle fois d’une peine minime, sans que l’inculpation de terrorisme ne soit retenue.

On ne connaît pas le nom des jeunes aspirants de l’Armée de l’Air qui projetaient de commettre un attentat contre la mosquée de Montélimar et qui avaient chez deux des armes et le matériel nécessaire pour passer à l’action. A vrai dire, on ne sait plus rien de cette affaire depuis sa brève médiatisation, en avril 2015, à part que les jeunes n’ont pas été incarcérés mais placés sous contrôle judiciaire.

En mars 2016, trois hommes appartenant à un « groupuscule néo-nazi » ont été mis en examen à Marseille car ils détenaient un arsenal composé notamment d‘onze fusils, vingt-huit armes blanches et des gilets pare-balles. Aucune inculpation pour terrorisme mais une enquête ouverte pour « association de malfaiteurs » et « participation à un groupe de combat »… et la remise en liberté sous contrôle judiciaire.

Bien sûr, lorsque le nombres de victimes est très élevé, ou lorsque les victimes ont un statut social reconnu, le terme « terrorisme » est parfois débattu en France. C’est le cas pour le meurtre de Jo Cox, députée anglaise, assassinée à l’arme blanche en pleine campagne du Brexit. Son meurtrier était néo-nazi et lié à un groupe américain ultra-violent, et il a tué au cri de « Britain First », nom d’un parti d’extrême-droite anglais. Dans ce cas précis, même le journal Le Monde s’est fait le relais de certaines critiques sur la minimisation et la dépolitisation de l’acte et de l’assassin. Il faut dire que certains titres de presse ont dépassé toutes les caricatures comme celui de l’Express, qui retenu comme information la plus pertinente l‘amour du tueur pour le jardinage.

Pour autant, cette interrogation reste toujours limitée : le meurtre de Jo Cox reste présenté comme un fait inédit au Royaume-Uni, alors qu’il y a deux ans, par exemple, en janvier 2014 un médecin anglais, Sarandev Bhambra avait été attaqué à la machette et sauvé uniquement par l’intervention d’un ancien militaire présent sur les lieux de l’attaque. Le tueur membre d’un groupe néo-nazi ayant pignon sur rue avait choisi une victime au hasard, sur la base de son apparence, qui lui laissait penser qu’elle était musulmane. La victime s’était battue en vain pour que l’inculpation terroriste soit retenue, et que le groupe raciste dont se réclamait le tueur fasse également l’objet d’une enquête approfondie. Aujourd’hui aucun rappel de cet événement n’est fait dans les médias, d’ailleurs il n’avait même pas été évoqué en France à l’époque. Comme n’est pas évoqué en France , un aspect pourtant significatif de la problématique ; le seul parti à présenter une candidature contre le remplaçant désigné après la mort de Jo Cox par son parti sera Britain First, le parti dont le slogan a été crié lors du meurtre.

De la même manière si de rares articles font un lien entre le meurtre de Joe Cox et celui de la députée suédoise Anna Lindh assassinée en pleine campagne référendaire en 2003, tous présentent son assassin uniquement comme un « déséquilibré ». Aucun ne précise que le déséquilibré avait Mein Kampf comme livre de chevet .

Toutes ces affaires correspondent juridiquement parlant à des actes terroristes, ou à l’aide à la commission d’actes terroristes. D’ailleurs pour certains policiers et pas des moindres, le terrorisme d’extrême-droite en Europe et plus spécifiquement en France semble bien être un sujet comme un autre.

Le 10 mai dernier, Patrick Calvar directeur général de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), indique que ses services sont « en train de déplacer des ressources » pour s’« intéresser à l’ultra droite qui n’attend que la confrontation ».

« Avant l’Assemblée nationale, Patrick Calvar a déjà parlé en interne de la volonté d’action de ces groupes d’ultra-droite », confie une source policière à L’Express. « Il craint qu’un nouvel attentat les réveille car il montrerait que les moyens de l’Etat ne suffisent plus. Avec la montée en puissance du risque islamiste, nous avons orienté nos capteurs sur les djihadistes ces dernières années. L’ultra-droite, on s’en occupait moins. »

On remarquera , dans le discours policier une extrême prudence dans les mots et surtout le soin apporté à marteler une thèse et une seule : s’il y a terrorisme d’extrême-droite, il ne peut-être qu’une réaction au terrorisme se revendiquant du djihadisme. Et si on ne s’occupe pas du terrorisme d’extrême-droite au niveau de l’Etat…. c’est parce qu’on est trop occupé avec le terrorisme se revendiquant du djihadisme. La conclusion , c’est « plus de terrorisme djihadiste plus de problème ».

En réalité, l’extrême-droite violente, qu’on la qualifie ou pas de « terroriste » a son propre agenda. Anders Breivik a préparé longuement un attentat qui ne faisait écho à aucun événement particulier, et correspondait simplement à ses conceptions politiques : celles-ci n’avaient rien d’extraordinaire au regard de la propagande fasciste et raciste des partis légaux d’extrême-droite.

Le groupe allemand néo-nazi NSU a assassiné des gens sur une période de douze ans au moins, à intervalles réguliers, avec constance et invariance. Son objectif était simplement d’assassiner des personnes non aryennes aux yeux de ses membres pour semer la terreur chez les issus de l’immigration en Allemagne.

En France, l’émergence d’une extrême-droite extra-parlementaire n’a rien à voir avec l’agenda des groupes dits djihadistes, mais tout à voir avec un autre timing: celui de la montée de l’extrême-droite parlementaire, de son installation au cœur des institutions démocratiques de sa dédiabolisation médiatique, et de la contamination de l’ensemble du champ politique par les discours nationalistes, racistes et antisémites.

En France, c’est dans les années 2000 que se reconstitue un milieu fasciste important numériquement, et souvent ouvertement néo-nazi, dont les caractéristiques sont un dynamisme politique important, et une importante proportion de jeunes gens issus de tous les milieux sociaux. Si cette mouvance, qui inclut aussi bien la sphère dieudonniste et soralienne que la sphère identitaire et/ou ouvertement néo-nazie critique l’extrême-droite parlementaire, elle n’en est absolument pas « en marge », mais inter-agit en permanence avec elle. Lieu de formation des futurs cadres du FN, comme Philippe Vardon ou le maire FN de Fréjus, elle est également animée par des leaders plus âgés qui sont eux-même, soit des anciens du FN, comme Karl Lang, soit des compagnons de route comme Soral ou Dieudonné, soit des barbouzes qui ont déjà rendu de nombreux services dans les années 80, comme Serge Ayoub ou Claude Hermant.

Dans ce bouillon de culture, il n’y avait guère de difficulté à déceler ce qu’on appelle « radicalisation » pour d’autres sphères politiques. Notamment parce que celle-ci s’est affirmée sur des forums et des sites publics, où des militants confirmés ont effectué un important travail de traduction et de vulgarisation de l’apport international néo-nazi. D’une part, en diffusant et en expliquant les écrits de l’extrême-droite américaine appelant à la lutte armée, comme les célèbres Turners Diaries qui ont inspiré par exemple l’auteur de l’attentat d’Oklahoma City.D’autre part, en popularisant les agissements ultra-violents allant jusqu’au meurtre des néo-nazis russes, qui sévissent en toute impunité et très probablement de concert avec les services de sécurité gouvernementaux de Poutine. Quant au discours apocalyptique et aux pratiques sectaires qui vont avec, notamment l’« entraînement à la fin du monde », le développement du survivalisme a amplement permis la mise en condition physique et mentale nécessaire pour passer à l’acte violent.

Nul ne peut nier qu’il existe bien en France, un nombre indéterminé et important de gens armés et fanatisés qui ont démontré, à maintes reprises leur volonté de passer à l’acte. Nul ne peut nier qu’à l’instar des réseaux dits djihadiste, ils ont un corpus culturel et politique commun, un équivalent dans de nombreux autres pays… et qu’ils sont en lien permanent, notamment par le biais d’une socialisation virtuelle, mais également par des réseaux physiquement constitués qui permettent à la fois des « séjours de formation », notamment en Europe de l’Est, mais aussi l’accès aux armes, nécessaire pour passer à l’action dure.

Sont-ils des terroristes ? La réponse à cette question présente moins d’intérêt théorique que pratique, car il n’y a de toute façon pas UNE définition établie du terrorisme, concept politique et pas du tout scientifique.

Mais en Occident, en ce début du 21ème siècle, la qualification de terrorisme appliquée à un phénomène donné a une importance extrême au niveau concret : car le terrorisme, c’est politiquement et pratiquement la menace sociale par excellence, celle contre laquelle l’ensemble de la société est appelée à se mobiliser. C’est le qualificatif qui justifie l’usage de tous les moyens possibles, juridiques, financiers, policiers, militaires.

De fait, il suffit de faire l’analogie avec le traitement social et étatique appliqué au phénomène dit « djihadiste » pour imaginer ce que signifierait l’adoption de l’analyse terroriste aux groupes armés d’extrême-droite actuels.

Il ne s’agit pas de dire qu’on en finirait ainsi avec le néo-nazisme. La persistance des attaques perpétrées par les membres revendiqués de l’Etat Islamique, dont certains surveillés et punis de longue date démontre que la surveillance de masse, l’adoption d’un état d’exception policier, judiciaire et répressif ne sont nullement la panacée pratique qui permettrait d’éradiquer les groupes considérés comme terroristes, sans même parler des implications politiques de cette optique, en terme de destruction des droits démocratiques.

Mais politiquement si une partie de l’extrême-droite était qualifiée de terroriste, alors ce serait toute l’extrême-droite structurelle, mais aussi le contenu idéologique de ce courant intégré par d’autres forces politiques qui se trouverait mis en accusation.

Forcément, alors, les fondamentaux racistes, antisémites, homophobes qui le définissent mais imprègnent désormais énormément d’autres forces politiques seraient traités différemment. La mise en accusation ne pourrait plus prendre le visage des condamnations polies et très superficielles qui touchent aujourd’hui l’extrême-droite parlementaire parfaitement intégrée dans le jeu démocratique. Parce qu’aujourd’hui le danger du terrorisme dit djihadiste est au cœur du discours politique, une élue ou une candidate portant le voile font débat, sans parler des rares listes présentées par des gens se revendiquant musulmans. Aujourd’hui, tout ce qui est musulman, lieux de culte, sites internet, produits de consommation, évènements publics est scruté à la loupe, disséqué par les médias, et bien souvent en une de l’actualité. Chacun est sommé de prendre position sur le halal, le voile, l’UOIF, Tarik Ramadan, chaque jour et à chaque fois en invoquant le danger terroriste. C’est à dire en disant d’emblée que la seule position valable est la condamnation : et cette condamnation, dans le cadre d’une logique raciste de plus en plus étendue et assumée s’étend de plus en plus souvent à l’ensemble des pratiquants d’une religion ou supposés l’être.

Bien évidemment et justement parce que les mouvements d’extrême-droite ultra-violents sont le reflet d’un rapport de forces raciste bien plus vaste, rien de tel ne se produit à leur propos.

L’idée même d’un débat sur la légitimité de l’invitation médiatique faite aux dirigeants du FN, par exemple est une vieillerie politique des années 80 et 90. Si le discours raciste lorsqu’il est très virulent est encore relevé dans les évènements publics du parti, jamais l’idée de les interdire n’est évoquée. Même pour des factions moins notabilisées politiquement, comme la mouvance politique autour de Dieudonné, l’interdiction d’un seul de ses meetings a donné lieu en 2014 à une intense polémique sur la liberté d’expression, polémique à laquelle ont participé non seulement ses partisans d’extrême-droite, mais aussi une partie de la droite républicaine, et de la gauche radicale.

Malgré les rodomontades du Ministre de l’Intérieur devenu premier Ministre, celui qui se targuait d’éradiquer les sites racistes et antisémites d’extrême-droite en est vite revenu à se contenter de poursuivre ceux qu’il qualifie d’« islam radical ». Pour le reste, comme ses prédécesseurs, il s’accommode fort bien de Fdesouche et d’Egalité et Réconciliation, comme d’un foisonnement de sites ouvertement nazis dont les auteurs sont parfaitement connus, et même pas interpellés lorsqu’ils sont condamnés à l’instar de Boris Le Lay ou du négationniste Vincent Reynouard. La puissance de frappe de certains de ces sites leur permet depuis fort longtemps de déclencher des campagnes de haine et de harcèlement contre des individus qui ne sont pas forcément des personnalités publiques et que personne ne défendra, lesquelles campagnes sont d’ailleurs relayées de plus en plus souvent par les médias traditionnels alléchés par l’audience .

Il ne s’agit donc pas de dénoncer un « complot » des élites politiques et culturelles qui laisseraient volontairement faire les terroristes d’extrême-droite. Mais de stratégies politiques, policières, judiciaires, médiatiques, d’intérêts et de logiques souvent différentes et même divergentes, de représentations croisées qui vont finalement globalement dans le même sens, celui de la tolérance et de la minimisation. envers le fascisme armé, lorsqu’il est celui de l’extrême-droite européenne.

Par exemple la forte proportion de policiers eux-même d’extrême-droite joue son rôle quotidien, tout comme la forte proportion d’ex-étudiants en droit parmi les activistes fascistes violents joue le sien devant un juge qui reconnaît en partie un semblable. La peur panique de « braquer » les précieux électeurs du FN et l’habitude de les croire assez bêtes pour changer éventuellement d’avis et de candidat exclut, pour beaucoup de politiques, la moindre prise de risque que constituerait à leurs yeux la dénonciation non pas seulement des actions fascistes armées, mais aussi du contexte de soutien massif au FN dans les urnes qui leur donne des ailes.

Pour quiconque connaît le faisceau de causes multiples qui aboutit à la minimisation objective du danger de l’extrême-droite violente, les thèses du complot n’ont guère d’utilité. Ce dont il s’agit est bien plus profond : l’étiquette « terroriste », appliquée ou non par une société donnée à certaines formations politiques reflète un état de cette même société et une imprégnation plus ou moins grande, un rapport de forces idéologique et pratique précis avec le contenu porté par ces formations.

Le terrorisme est défini en France, juridiquement et politiquement, par la volonté de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur.

Pour ce qui est de l’intimidation et de la terreur, le compte est bon : une partie de la population vit effectivement avec la peur permanente de la violence raciste, dans la plus grande indifférence sociale.

Cette indifférence sociale a été relevée récemment par l’étude d’une entreprise privée de sécurité suisse qui met en lumière des éléments parlants sur le terrorisme néo-nazi en Allemagne : contrairement à d’autres formes de terrorisme, la violence d’extrême-droite n’est par exemple pas l’objet de beaucoup de recherches scientifiques d’ampleur. Les faits existants ne sont donc que rarement reliés entre eux alors même que des facteurs communs relient les agissements des activistes violents de cette mouvance.

Les actes de violence qui touchent par exemple les musulmans sont banalisés: les incendies de mosquées se multiplient, souvent commis la nuit, mais aussi de plus en plus souvent le jour, par des foules qui agissent même à visage découvert, comme on a pu le voir en Corse. Les attaques contre les bidonvilles se multiplient en même temps que les bidonvilles où survivent dans des conditions effroyables, une partie grandissante de la population d’origine immigrée vivant dans ce pays. Là aussi, les manifestations et les pressions légales de l’extrême-droite, c’est à dire autorisées par les autorités côtoient les actes plus violents physiquement

Et c’est cet éventail de terreur déployé contre toute une partie de la population, et sa double dimension, légale et extra-légale qui explique qu’on ne le considère pas comme terroriste : tant que nos sociétés considèreront de fait que la terreur raciste peut être légale et ne pas troubler l’ordre public, bien évidemment, ses dimensions les plus ouvertement violentes seront traitées uniquement comme des abus, de l’ordre du fait divers , de l’excès scandaleux, mais pas signifiant politiquement.

Jusqu’où ira cette logique meurtrière ? En France, possiblement très loin.