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En Allemagne, percée de l’ AfD

http://www.visa-isa.org/content/en-allemagne-percee-de-l-afdafdLe premier événement des législatives du dimanche 24 septembre 2017 en Allemagne – des élections au Bundestag ou parlement fédéral – qui interpelle l’opinion internationale, c’est la percée de l’extrême droite. Celle-ci a obtenu 13 pour cent des voix exprimées, dont 12.6 % pour son principal parti, AfD ( « Alternative pour l’Allemagne » ) et 0.4 % pour le parti néonazi NPD. Ce dernier se trouve en forte baisse, puisqu’il avait encore obtenu 1,3 % des voix en septembre 2013, et perd de la sorte le droit au financement public (auquel un parti a droit à partir du moment où il a obtenu au moins 0,5 % aux législatives). Mais son électorat s’est sans doute très majoritairement reporté sur le parti AfD, qui dépasse pour la première fois la barre des 5 % des voix requis pour entrer au Bundestag. En septembre 2013, le jeune parti d’alors – AfD a été fondée en février 2013 – avait obtenu 4,7 % des voix et ainsi raté de justesse l’entrée au Bundestag. Quatre années plus tard, il réalise ainsi un gain de + 7,9 % par rapport au dernier scrutin.

De cette manière, ce parti semble définitivement se stabiliser comme un facteur durable de la scène politique en Allemagne. AfD a déjà connu plusieurs mues depuis sa création en 2013. Initialement conçue comme un parti euro-sceptique et opposée à toute solidarité financière entre Etats de l’Union européenne (à l’époque, les prétendues aides à la Grèce endettée – qui allaient en réalité plutôt aux banques directement – faisaient polémique en Allemagne), AfD s’est essentiellement tournée vers un discours anti-immigration et anti-islam depuis la « crise des réfugiés » de l’été et automne 2015. Par la suite, ses scores électoraux ont augmenté, avec une première série de succès importants lors des trois élections régionaux (Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat et Saxe-Anhalt) tenues en mars 2016.

Dès ces origines, AfD a été marquée par une forte composante nationaliste et raciste. Aux débuts, cela démarquait surtout son discours sur les « Grecs fainéants qui se reposent au soleil, étendus sous l’olivier » (dixit Konrad Adam, alors dirigeant national du parti, lors d’un débat à l’université de Passau en 2014) et les pays en crise dans l’Europe du Sud, censés ne pas travailler suffisamment. A l’époque, AfD a exploité des préjugés existant à une échelle de masse, entretenus dans l’opinion publique par une bonne partie de la presse dominante à propos de la crise grecque. Cependant, à ses débuts, AfD était aussi un parti élitiste – lancé essentiellement par des professeurs d’université en économie – et surtout tourné vers le libéralisme économique. Depuis, des courants plus ouvertement affichés d’extrême droite « sans gêne » et qui cherchent aussi à mobiliser une fraction des classes populaires avec un discours « national et social » (tel que le pratique aussi une partie du FN français) ont gagné en influence.

A au moins deux reprises, AfD a ainsi mis à l’écart des dirigeants nationaux, dépassés par « plus extrêmes qu’eux-mêmes ». En juillet 2015, le fondateur initial du parti, Bernd Lucke, professeur d’économie à la faculté de Hambourg, a été chassé lors d’un congrès houleux tenu dans une ambiance surchauffé à Essen. (Lucke a lancé ensuite un mini-parti, ALFA, qui n’a strictement aucune influence… sauf au Parlement européen, ou cinq des sept eurodéputé-e-s AfD élu-e-s en 2014 appartiennent à ses rangs.)

Cette année, c’est la présidente du parti Frauke Petry, une ancienne patronne d’une entreprise moyenen de la chimie qui avait été élué à la place de Bernd Lucke en juillet 2015 sur sa droite, qui se trouve de plus en plus marginalisée au sein du parti… débordée par des gens affichant un profil encore plus à droite qu’elle. Parmi eux se trouve le démagogue en chef du parti AfD en Thuringe (ex-Allemagne de l’Est), Björn Höcke, que de nombreux médias comparent plus ou moins explicitement à un orateur national-socialiste et qui évoque publiquement des théories raciales (par exemple. à propos des Africains appartenant à « un type humain qui a tendance à se multiplier facilement »).

En avril 2017, Frauke Petry a ainsi renoncé à être tête de liste du parti aux législatives… voilà pourquoi, d’ailleurs, Marine Le Pen s’est tout juste trompé en adressant ses félicitations, lundi 25 septembre 2017, à Frauke Petry pour avoir « porté l’AfD à score historique ». Ceci alors que Madame Petry n’a plus joué quasiment aucun rôle dans la campagne électorale… Celle-ci a été conduite à sa place par un duo de choc composé d’Alexander Gauland, un transfuge de la droite (CDU) réputé « national-conservateur » mais qui n’a pas hésité à louer l’armée de l’Allemagne nazie quelques jours avant le scrutin, et Alice Weidel. Cette dernière est une consultante du secteur bancaire et financier, ultralibérale en économie mais capable aussi de tenir des discours racistes (et surtout anti-musulmans) sans hésiter. Au lendemain des législatives, Frauke Petry, quant à elle, a d’ailleurs surpris l’opinion publique en annonçant qu’elle n’appartiendra pas au futur groupe AfD – qui a faire élire 94 député-e-s -, mais qu’elle siègera à part.

Dès le dimanche soir où le résultat électoral est tombé, une manifestation anti-AfD s’est déroulée à Berlin sur la Alexanderplatz, une place centrale de la capitale allemande. Le score élevé de ce parti nationaliste et raciste, attendu dans son principe mais dont l’ampleur à dépassé les prévisions des sondages, sonne l’alerte pour les antifascistes. Il devient désormais la troisième force politique du pays derrière la droite conservatrice (avec ses branches chrétienne-démocrate et chrétienne-sociale, CDU/CSU) et la social-démocratie.

Globalement, l’extrême droite obtient des scores plus importants en ex-Allemagne de l’Est qu’à l’Ouest du pays. Le pire résultat est celui de la région de Saxe, où le parti AfD est devenu ce dimanche la première force politique avec 27 %, placé légèrement devant la CDU d’Angela Merkel (à 26,9%).

Globalement, la CDU puis AfD constituent les deux premières forces politiques en ex-Allemagne de l’Est, devant die Linke – le parti de gauche historiquement issu de l’ex-parti socialiste d’Etat, qui a subi une série de transformations depuis 1990, et dans lequel travaille une partie de la gauche radicale – relégué à la troisième place. Ce qui est aussi le résultat de sa participation gouvernementales dans plusieurs régions situées à l’Est du pays. Cela constitue un échec relatif pour Die Linke, nettement plus ancré à l’Est qu’à l’Ouest ; même si avec un score à l’échelle nationale (fédérale) de 9,2 %, ce parti a gagné 0,6 % par rapport au scrutin de 2013. Normalement, la situation politique marquée par un gouvernement sortant de « Grande coalition » – comprenant les deux grands blocs politiques, CDU/CSU et SPD – aurait pu et dû le favoriser, en tant que parti d’opposition attaché dans l’opinion publique à l’image de « justice sociale ». Pire, selon les analyses disponibles, Die Linke aura perdu environ 400.000 au profit de l’extrême droite.

Mais c’est plutôt de la droite conservatrice de la CDU/CSU (avec un transfert d’un million de voix) et aussi de la social-démocratie (environ 500.000 voix perdues au profit du parti AfD) que sont venus les gros contingents des électeurs et électrices AfD. Surtout, AfD a mobilisé environ 1,2 millions d’anciens non-électeurs, contribuant visiblement à faire reculer l’abstention (puisque la participation, qui dépasse les 76 % alors que la campagne électorale était jugée ennuyeuse et sans enjeu, a augmenté d’environ cinq pour cent).

Ce sont bien la CDU/CSU (moins 8,5 % par rapport à 2013) et le SPD (moins 5,2 %, pour finir à un niveau bas historique de 20,5 %) qui sont les plus grands perdants du scrutin. C’est d’abord la quittance pour une politique qui – depuis quinze ans, sous les gouvernements successifs de ces deux forces politiques – a certes fait reculer le chômage, mais aussi accru le travail précaire et les inégalités sociales. Mais c’est l’extrême droite qui a réussi à polariser la société.

Si elle a obtenu son score le plus élevé en Saxe, c’est aussi qu’entre 2014 et 2016, le mouvement de rue anti-immigration de « Pegida » (« Européens patriotiques contre l’islamisation de l’Occident ») a mobilisé les foules surtout dans cette région où il était né. A une échelle de masse, l’un des reproches qui a le plus galvanisé les opposants bruyants à la chancelière – venus la siffler dans plusieurs dizaines de villes lors de ses réunions publiques, c’est qu’elle aurait « fait rentrer trop de migrants pendant la ‘crise des réfugiés’ de l’été 2015 ».

Le futur gouvernement risque d’être constitué, pour la première fois à l’échelle nationale (fédérale) – alors que de telles alliances ont déjà existé déjà dans plusieurs Länder ou Etats-régions allemands – par une coalition entre droite conservatrice (CDU/CSU), droite libérale (FDP) et Verts. Ceci se dessine nettement comme perspective puisque le SPD a déclaré au soir des élections qu’il allait se retirer dans l’opposition

Avec le parti écologiste, une ancienne force d’opposition, née des mouvements extra-parlementaires des années 1980, qui risque ainsi d’être définitivement absorbé risque ainsi d’être définitivement absorbé dans une logique de gestion libérale et antisociale. Ce qui signifie qu’il y aura de moins en moins d’opposition à la politique néolibérale, sauf si le SPD effectuait un vrai tournant dans la période d’opposition qui s’ouvre à lui. Ce qui ne semble pas se dessiner, puisqu’Andrea Nahles, jusqu’ici ministre fédéral du Travail, va prendre la tête de son groupe parlementaire. Le défi pour les mouvements de la gauche progressiste et le mouvement syndicaliste sera de construire un large front antifasciste unitaire. Ce front devra aussi se construire à travers des mobilisations contre les racines de la montée de l’extrême droite : la politique libérale et antisociale initiée par le SPD de Gerhard Schroeder et développée ensuite pendant 12 ans par les coalitions successives conduites par la CDU.

Il ne faudra pas abandonner la place du « contestataire » au parti AfD qui, lui, a déjà clamé dimanche soir ( 24 septembre 2017 ) son intention de « faire la chasse à la Merkel » (selon les mots d’Alexander Gauland). La tâche de ce front antifasciste consistera aussi à « chasser » du pouvoir une politique économique et sociale qui est le terreau du fascisme. L’extrême droite surfant sur la désespérance des classes populaires, victimes du libéralisme, il serait dramatique que le boulevard qui s’est ouvert avec la montée du parti AfD s’élargisse encore. Il devra aussi mener des campagnes de solidarité intransigeantes avec les réfugiés et refuser toutes restrictions à venir concernant leur accueil. La déclaration de Merkel, déclarant, le soir des résultats, vouloir prendre en compte des attentes des électeurs de l’AFD concernant les réfugiés fait craindre le pire.

Il appartiendra aux forces sociales progressistes et solidaires de ne pas en rester là, et de ne pas abandonner la place du « contestataire » bruyant au parti AfD qui, lui, a déjà clamé dimanche soir son intention de « faire la chasse à la Merkel » (selon les mots d’Alexander Gauland). Ce serait dramatique que le boulevard qui s’est ouvert à l’extrême droite, avec la montée du parti AfD, s’élargisse encore.

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