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Comment l’ extrême droite française voit-elle le « printemps arabe » ? (1)

(analyse de VISA : Vigilance Initiatives Syndicales Antifascistes)

tunisie.jpg Les élections en Tunisie, dimanche 23 octobre 2011, et la mort du dictateur
libyen déchu Mouammar al-Kadhafi annoncée trois jours plus tôt marquent des
ruptures fortes du côté Sud de la Méditerranée. Faisant face à des
bouleversements importants depuis le début de l’année dans toute la région,
l’Afrique du Nord voit s’accélérer le changement.

Les élections tunisiennes
sont, en effet, les premières élections libres et pluralistes depuis
l’indépendance du pays acquise en 1956. Elles auront une influence certaine sur
les prochaines élections dans un pays (partiellement) débarrassé de son ancien
régime, l’Egypte, qui se tiendront fin novembre. Enfin, la disparition de
l’ex-« guide » de la Libye marque la fin de la guerre civile qui avait commencé
à la mi-février 2011, suivie d’une intervention militaire un mois plus tard.
Elle ouvre en même temps une période d’incertitude sur l’avenir politique du
pays, puisqu’à la différence des pays voisins, la Libye n’était jusqu’ici pas
dotée de forces politiques structurées. En outre, également à la grande
différence de la Tunisie et de l’Egypte, il n’y existe quasiment pas de
mouvement ouvrier organisé ; la Libye étant caractérisée par un Etat
redistribuant la rente pétrolière, où le peu de travail industriel qui y existe
était accompli jusqu’ici par des millions d’immigrés. Ceux-ci sont, surtout
depuis les récents excès de violence contre des Africains noirs dans ce pays,
dans une situation très précaire. Des syndicats auront ainsi de grandes
difficultés à se former, alors que des forces syndicales non négligeables – qui
méritent notre solidarité pleine et entière – existent dans les pays voisins, du
Maroc jusqu’à l’Egypte en passant par Algérie et Tunisie.

Mais comment l’extrême droite en France et en Europe observe-t-elle ce
changement d’une très grande importante, dans une région voisine au continent
européen ? Concentrons-nous, ici, sur le cas de l’extrême droite française.
D’abord parce que, sur fond de guerre d’Algérie et de ressentiments vivaces
vis-à-vis de la population algérienne en particulier, le racisme anti-arabe et
spécifiquement anti-maghrébin est particulièrement fort en France.

Une autre raison de ce choix réside dans le fait que, la France ayant encore
de nombreux intérêts dans ses ex-colonies et anciens protectorats au Maghreb
(et, au-delà, dans toute l’Afrique), sa politique et son économie sont
potentiellement touchées par les changements qui affectent les « élites » ou les
régimes dans cette région. Rappelons l’exemple d’une ancienne ministre des
Affaires étrangères – Michèle Alliot-Marie -, contrainte de partir du
gouvernement fin février 2011 pour une trop grande proximité avérée avec le
régime et des grandes fortunes tunisiennes.

Marine Le Pen voit des dangers pour la France
Le dernier congrès du Front
national (FN), qui eut lieu les 15 et 16 janvier 2011 à Tours, coïncida avec la
fin de l’ancienne dictature en Tunisie. En effet, le président déchu par les
révoltes populaires, Zine el-Abidine BEN ALI, fut contraint de partir en exil le
14 janvier dernier au soir. Ce fut donc l’occasion pour la nouvelle chef du
parti, Marine Le Pen, de donner le « la ».

Interrogée par la presse, au Centre des congrès de Tours, sur son sentiment à
propos des événements tout frais de l’autre côté de la mer Méditerranée, Marine
Le
Pen indiqua trois motifs de mécontentement qui primaient, à ses yeux. La
nouvelle présidente du parti d’extrême droite essaya ainsi de réunir dans le
même propos une critique de la politique du camp Sarkozy et un discours de rejet
à l’encontre de l’immigration en provenance du Sud.

Ainsi, dans un premier temps, elle salua verbalement l’élan de liberté,
soufflant sur la Tunisie. Elle profita de l’occasion pour critiquer le
gouvernement français actuel, celui-ci ayant été incapable selon elle « de
prévoir le ras-le-bol » de la population tunisienne vis-à-vis de son régime.
Ainsi il aurait fait preuve « une fois de plus de son incompétence ».

Elle continua en critiquant le fait que le président Sarkozy avait refusé
d’accueillir son ancien homologue Ben Ali en France, « sous la pression des
nombreux Tunisiens vivant en France » avant de donner des chiffres exagérés
(« 600.000 Tunisiens vivant en France », alors que les deux tiers sont des
Français d’origine tunisienne). La veille, la rumeur avait indiqué que Ben Ali
allait se réfugier en France, même si cela avait été vite démenti et que
l’ex-président tunisien s’était envolé vers l’Arabie Saoudite. A son tour, son
rival malheureux pour la présidence du FN – Bruno Gollnisch – déclarait à la
presse que Sarkozy avait honteusement « trahi », selon lui, son « ami » Ben Ali.
Lui ne prenait d’ailleurs pas la précaution oratoire de saluer le mouvement
démocratique.

La troisième idée avancée par Marine Le Pen consistait à dépeindre les
conséquences négatives que ce changement risquait selon elle de produire « pour
la France ». Cela, notamment, sous forme d’un « afflux migratoire de réfugiés »
au cas où le changement tournerait mal, Marine Le Pen faisant l’hypothèse d’une
prise de pouvoir « islamiste ». Ainsi, la présidente du FN conclut en demandant
la fermeture des frontières vis-à-vis de tout « risque » migratoire en
provenance de la Tunisie post-révolutionnaire. Elle allait d’ailleurs souligner
symboliquement ce propos par un déplacement à l’île de Lampedusa, au sud de
l’Italie, endroit où arrivent les bateaux de misère des migrants ayant survécu à
la traversée de la Méditerranée. Déplacement qu’elle effectua le 14 mars 2011 en
compagnie du député européen italien (Ligue du Nord) Mario Borghezio. Précisons
que ce dernier est un raciste fanatique, condamné définitivement en 2005 par la
Cour suprême italienne pour avoir – de ses propres mains – mis le feu à une
tente sous laquelle dormaient des réfugiés politiques à Turin, en 2000.

Egalement en mars 2011, Marine Le Pen s’illustra par un propos
particulièrement cynique, demandant publiquement que les bateaux de migrants
soient « renvoyés en mer ». Cela revenait, de fait, à dire qu’il valait mieux
que ces personnes se noient plutôt que d’arriver en Europe. Ayant compris le
mauvais effet que pouvait faire son propos, la chef du FN précisa quelques jours
plus tard qu’elle souhaitait effectuer ce renvoi « avec humanité ». Elle
illustra son propos en suggérant que des navires militaires pourraient
« accompagner ces bateaux », des côtes européennes jusqu’à celles de l’Afrique
du Nord..

Précisons que, la même semaine, la députée UMP Chantal Brunel se rendit
temporairement célèbre en demandant de mettre les migrants nord-africains, sans
autre forme de procès, « sur des bateaux et (de) les renvoyer » là où ils
étaient partis. Ce fantasme du renvoi de Maghrébins par bateaux entiers, mais
aussi celui de les voir se noyer, sont d’ailleurs des thèmes anciens dans la
droite française. A l’automne 1961, le conseiller de Paris gaulliste Alex
Moscovitch
avait ainsi demandé que « ces traîtres à la patrie », Algériens
demandant à l’époque l’indépendance de leur pays, soient renvoyés par bateau. Il
avait cru bon ajouter qu’il regrettait que le Conseil de Paris ne soit pas
compétent pour déterminer de quelle façon « ce bateau peut être coulé ».
Au
même moment, le 17 Octobre 1961 la police du préfet Papon jetait à la Seine des
centaines de manifestants algériens. Du fantasme à la réalité, on voit que les
« idées » de Mesdames Le Pen et Brunel ont une histoire, particulièrement
nauséabonde.

Tunisie & Egypte : Les dictatures vues par un « spécialiste » d’extrême
droite A la même période, le principal « spécialiste de l’Afrique » de l’extrême
droite française, l’enseignant en Histoire à Lyon-III Bernard Lugan, prit sa
plume pour décrire le paysage tunisien tel qu’il le voyait.

Dans plusieurs textes, dont nous ne citerons qu’un pour l’exemple – les
autres reprenant strictement les mêmes idées – daté du 27 janvier 2011 et
intitulé « Réflexions sur le chaos en Tunisie », Bernard Lugan chante d’abord
les louanges de l’ancienne dictature : « Tous ont oublié qu’en 1987, l’accession
au pouvoir du général Ben Ali avait été unanimement saluée comme une avancée
démocratique, que sous sa ferme direction, la subversion islamiste avait été
jugulée, que la Tunisie était devenue un pays moderne dont la crédibilité
permettait un accès au marché financier international. » Pour, ensuite, déplorer
amèrement le changement intervenu sous l’impulsion d’un mouvement populaire :
« Les Tunisiens étaient donc des privilégiés auxquels ne manquait qu’une liberté
politique généralement inexistante dans le monde arabo-musulman. Ils se sont
donc offert le luxe d’une révolution en ne voyant pas qu’ils se tiraient une
balle dans le pied. Leur euphorie risque d’ailleurs d’être de courte durée car
le pays va devoir faire le bilan d’évènements ayant provoqué des pertes qui
s’élevaient déjà à plus de 2 milliards d’euros à la mi-janvier et qui
représentaient alors 4% du PIB. »

Le titre donné à ce texte de Lugan sur le site « Rebelles.info », proche du
Bloc identitaire mais aussi de certains auteurs de la « droite dure »
conservatrice – et fermé fin mars 2011 suite à une plainte du MRAP pour propos
racistes caractérisés -, résume d’ailleurs bien l’état d’esprit de son auteur.
Cyniquement, il qualifie le soulèvement populaire (dont la répression a fait 230
morts) de « Révolte de privilégiés ».

Quant à l’Egypte – où la répression policière a fait quelques 800 morts,
pendant les manifestations populaires de fin janvier et de février 2011 -, le
même raisonnement s’appliquait selon le « spécialiste » Bernard Lugan. Ainsi
espéra-t-il, jusqu’à la dernière minute, que l’ancienne dictature allait tenir
en Egypte, celle-ci étant prétendument soutenue par « le peuple ». Ce « peuple »
prenait, d’ailleurs, chez Lugan, la forme des nervis (et policiers en civil)
attaquant, parfois avec une rare violence, les manifestations populaires sur la
désormais célèbre « Place Tahrir ». Ainsi lit-on chez ce grand « spécialiste »
du continent africain, alors qu’il se gausse de la réaction des journalistes
français sur place : « Durant un temps l’explication leur fut facile : les
contre-manifestants étaient des policiers et des nervis payés ; puis, horreur,
ils découvrirent qu’il s’agissait d’habitants venus des ,quartiers les plus
pauvres’. Ainsi donc, des miséreux osaient venir gâcher la grande célébration
démocratique dont ils étaient devenus les porte-voix. Plus encore, ces gueux
osaient, crime des crimes, s’en prendre aux journalistes, ignorant qu’en France,
cette intouchable caste constitue un Etat dans l’Etat devant lequel rampent et
se prosternent les plus puissants. Ils auront du moins retenu de leur séjour au
Caire que sur les rives du Nil (,) les références ne sont pas celles des bords
de Seine et que les voyages sont plus formateurs que les écoles de
journalisme. »

Le « peuple » dont rêve Bernard Lugan ici, c’est celui qui, en Europe et à
une certaine époque, avait grossi les rangs des milices fascistes et autres SA
(« Section d’assaut » hitlériennes). Le pseudo-expert de l’extrême droite
française le qualifia, en outre, de « petit peuple (…) au patriotisme à fleur de
peau, qui exècre à la fois la bourgeoisie cosmopolite lorgnant du côté de
Washington et les barbus qui voudraient ramener l’Egypte au X° siècle ». Ces
derniers groupes étant constitués, dans sa vision, par ceux qui manifestaient
pour un régime plus démocratiques d’un côté, et les islamistes de l’autre.

Malheureusement pour lui, les digues du régime ne tinrent pas, et il fut
balayé par le soulèvement populaire… même si l’armée n’allait pas tarder à lui
substituer un régime militaire « ouvert », censé gouverner jusqu’aux premières
élections libres et pluralistes (de fin novembre 2011).

On voit que les « penseurs » de l’extrême droite, à l’aube du « Printemps
Arabe », ne pensaient qu’à une chose : maintenir les dictatures en place, qui
avaient d’ailleurs de multiples intérêts liés avec la France. Cependant, cela
n’a pas empêché le FN d’invoquer, à l’occasion, de façon démagogique, le souffle
de la liberté de ce même « Printemps Arabe »… quand il s’agissait de s’ériger en
version française d’un « printemps » généralisé dirigé contre l’establishment.
Rappelons qu’en mars 2011, le FN organisa une conférence de presse pour dénoncer
l’exclusion de la CGT, de son adhérent Fabien Engelmann. Ce dernier s’était
porté candidat sur une liste FN aux élections cantonales en mars 2011, dans le
nord de la Lorraine. Lors de cette conférence, à laquelle assistèrent les Le Pen
père & fille et l’avocat médiatique Gilbert Collard, Jean-Marie Le Pen
n’hésita pas à parler d’un « printemps français » qu’incarnerait son parti. Plus
précisément, le FN incarnerait un mouvement de liberté, comparable à celui
contre les dictatures tunisienne et autres, contre les appareils des partis et
des organisations syndicales en France. Perfidement, Jean-Marie Le Pen ajouta
que le RCD (« Rassemblement démocratique constitutionnel »), l’ancien parti-Etat
tunisien sous le régime de Ben Ali, avait été membre de l’« Internationale
Socialiste » des partis sociaux-démocrates. Ce qui était exact, le RCD fut
expulsé de l’I.S. quatre jours après le départ en exil de Ben Ali, par une
décision du 18 janvier 2011 – les impératifs de la « Realpolitik » ayant changé.
Le Pen
se permit ainsi de qualifier l’ancienne dictature policière en Tunisie de
« socialiste », ce qui était évidemment une aberration grotesque.