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A Berlin les néos-nazis font fortune dans la mode

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19-11-2008

(par jean-Yves Camus de Rue89)

Thor Steinar rhabille l'extrême droite avec des vêtements ornés de références nordiques et provoque la colère des antifascistes.

 

Boutique Tönsberg à Berlin (Fabrizio Bensch/Reuters)


 

(De Berlin) Berlin, rue Rosa-Luxemburg. Une artère centrale de l’ancien Berlin-Est, devenue lieu branché de la capitale allemande réunifiée, dans un quartier où la mode et le design occupent une place centrale.

Au numéro 18 se trouve un magasin d’allure banale, n’était-ce la vitrine étoilée par des jets de pierre et les multiples affiches apposées à côté par les groupes antifascistes, pour appeler à la mobilisation des citoyens contre une "boutique de nazis".

L’enseigne pourtant n’évoque rien de tel: Tönsberg, qui est le nom de la plus ancienne ville de Norvège. Vu de loin et même d’assez près, les articles vendus sont banals: du sportswear et même du beau, plutôt cher (près de 200 euros le blouson ; 90 euros le pull-over et 50 euros la chemisette). La vendeuse est aimable, pas "aryenne blonde" du tout, l’ambiance sereine.

Quand on entre pour examiner de près les vêtements et accessoires cependant, le regard change: sur les ceintures et les vêtements figurent des runes ou des drakkars, ou bien la mention "thor steinar" qui est à la fois le nom d’une marque et la traduction allemande de "marteau de Thor".

Premier logo de Thor Steinar: un motif utilisé par la division SS Das Reich

Nous sommes donc dans la boutique berlinoise de l’enseigne de vêtements la plus controversée d’Allemagne, contre laquelle se mobilisent depuis des mois les antifascistes des villes où elle est implantée: Berlin, Leipzig, Hambourg, Magdebourg et Dresde.

A l’origine de la marque en 2002, il y a deux hommes: Axel Kopelke et Uwe Meusel. Le premier est décrit par les milieux antifascistes comme proche du parti néo-nazi NPD. Mais il est avant tout un homme d’affaire avisé, qui enregistre quelque deux millions d’euros de chiffre d’affaire annuels et a bien compris l’évolution des milieux d’extrême droite. Ces derniers ont délaissé le look skinhead traditionnel pour un mode d’habillement en apparence banalisé.

Au début, Thor Steinar a flirté avec la légalité: le premier logo de la marque, d’inspiration runique, avait été utilisé par la division SS Das Reich et les groupes Werwolf, qui luttèrent clandestinement, après la défaite nazie de 1945, contre les Alliés.

Depuis, par prudence, les patrons ont changé d’insignes: ils utilisaient abondamment le drapeau norvégien (jusqu’à ce que le gouvernement norvégien, début 2008, leur ordonne de cesser de le faire) et donnent à leurs boutiques comme à leurs modèles, des noms inspirés par la mythologie ou la géographie nordique, comme Narvik, Telemark, Asgard ou Heimdal.

C’est évidemment moins voyant que le "Ski Heil" qui ornait précédemment certains T-shirts, et cela permet de vendre aussi à des jeunes absolument pas politisés.

Thor Steinar est vite devenue la marque fétiche de l’extrême droite allemande et géographiquement, au-delà. Elle s’est exportée en Scandinavie, et, pour ceux qui ne vivent pas à proximité d’une boutique, ou qui craignent d’y rentrer, exploite un service de vente sur Internet qui propose même des soldes "online".

Cette dernière manière d’opérer risque de devenir sa principale activité, car la pression des associations antifascistes et de certains riverains pour faire fermer les boutiques est très forte, notamment à Berlin et Dresde.

Les patrons sont avant tout des hommes d'affaires

La méthode toutefois ne fait pas l’unanimité parmi les commerçants: rue Rosa-Luxemburg, certains d’entre eux, bien que politiquement à gauche, se sont émus des retombées négatives des manifestations sur leur clientèle.

En plus, Thor Steinar a des ressources pour contourner le boycott: la marque vend désormais ses articles dans un magasin totalement indépendant, "Doorbreaker", dans le grand centre commercial de Ring Center, à Lichtenberg. En effet, l’avis d’expulsion de la boutique de la rue Rosa Luxemburg vient de tomber.

Reste une question: finance-t-on vraiment le mouvement néo-nazi en achetant Thor Steinar? Les jeunes militants veulent le croire, mais rien n’est moins certain: les patrons sont avant tout des hommes d’affaires, et il n’est même pas évident qu’ils reversent quoi que ce soit à "la cause".

Quoi qu’il en soit, la saga de la marque Thor Steinar démontre que l’extrême droite allemande a les moyens intellectuels de faire sortir ses idées du ghetto politique.

Pour ma part, ayant évidemment dû acheter une bricole pour rendre ma visite crédible, je suis désormais l’improbable propriétaire d’un porte-monnaie à logo runique: à moins de 10 euros, c’était l’article le moins cher du magasin…

Photo : Boutique Tönsberg à Berlin (Fabrizio Bensch/Reuters)

Dernière mise à jour : ( 05-12-2008 )
 
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