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Comment l' extrême droite voit-elle le "printemps arabe" ? (2)

04-11-2011

(Analyse de VISA Vigilance Initiatives Syndicales Antifascistes)

revoarabe.jpgLes islamistes sont devenus, dans la perception des événements en Afrique du Nord, une véritable obsession pour l’extrême droite. Au fil des mois, elle ne parlait que d’eux, faisant comme si la seule force politique existant dans les pays du Maghreb, en Libye ou en Egypte étaient les islamistes.

Or, il est bien évident que c’est archi-faux : s’il ne s’agit pas de nier que des forces se réclamant de l’islam politique ont une influence réelle dans la région (les résultats des élections tunisiennes le démontrent), le paysage politique ne se résume pas du tout à eux. S’ils forment une force politique influente, ils ne sont pas majoritaires à eux seuls, en Tunisie par exemple. Il faut par ailleurs reconnaître que l’islam politique est fortement divers, et que ses forces sont portées par des dynamiques différentes. Si certaines de ces variantes, tel que le khoménisme  en Iran, s’apparentent par certains traits au fascisme européen (tout en s’en distinguant sur d’autres points), tel n’est pas du tout le cas de la principale force islamiste tunisienne : En-Nahdha (« Renaissance »). Celle-ci se réclame plutôt du modèle de l’AKP turc – parti au gouvernement depuis 2002 et réélu en juin 2011 avec 50 % des voix -, une force soluble dans la démocratie libérale.

Certaines des forces qui se réclament de l’islam politique s’apparentent en réalité plutôt à une forme de conservatisme « social », critiquant par ailleurs la domination occidentale. Ces forces  sont plus proches, par certains traits, de la démocratie chrétienne droitère en Europe, que des talibans afghans. Elles  sont néanmoins des forces réactionnaires, et bien sûr il faudra être très vigilant par rapport aux mesures, par exemple sur la question des droits des femmes, qu’elles pourraient être amenées à prendre  au gouvernement.

Le FN et l’ islamisme : variantes et constantes
Mais, vu de l’extrême droite, toutes ces forces se ressemblent. Aucune distinction n’est nécessaire. Ensemble, sans aucune nuance entre elles, elles semblent former une « menace » uniforme pour l’Europe, qui devrait se « défendre », notamment en fermant ses frontières.

Sur le site « Nations Presse Info », proche de Marine Le Pen, on peut ainsi lire le 09  septembre 2011 : « La victoire du Printemps Arabe est celle des islamistes. » Dans l’article, il est question de la réapparition de foulards en Tunisie. Aucune force politique, ni même l’islamisme en tant que force politique, n’est mentionnée : le phénomène culturel est directement essentialisé, aucun débat politique ne semble exister, une seule tendance semble prévaloir.

L’action de plusieurs centaines de manifestants salafistes – une variante particulièrement extrême de l’islam politique, très activiste mais très minoritaire  – contre le siège d’une télévision tunisienne, le 09 octobre 2011 attire aussi l’attention du site. Cette fois-ci, il se contente cependant de mettre en ligne un article de « Marianne » sous le titre rédactionnel « Un vent islamiste sur le printemps arabe ». Un leitmotiv « climatique » qui plaît bien au FN, puisqu’il revient souvent au fil des articles : « Après le Printemps arabe, l’hiver démocratique ? » s’interroge le site, le 10 octobre dernier.

Sous ce titre, il met en ligne un communiqué de Marine Le Pen, évoquant les actions des salafistes à Tunis de la veille ainsi que des incendies d’églises coptes en Egypte. Toute l’attention du site d’extrême droite est focalisée uniquement sur ces phénomènes. Précisons, d’ailleurs, qu’ils sont le fait de quelques centaines d’individus au maximum, que les courants extrêmes auxquels ils appartiennent sont relativement isolés (les grands partis islamistes, En-Nahdha en Tunisie et les Frères musulmans, ont condamné leurs exactions), et que leurs actions violentes ont donné lieu à chaque fois à des contremanifestations nettement plus importantes.

Par rapport à l’islamisme en tant que phénomène politique, le FN a d’ailleurs changé de position, mais sans pour autant changer de logique profonde. Dans les années 1990, en effet, le FN saluait l’émergence des forces islamistes (et souvent des plus rétrogrades parmi elles), en les définissant comme autant de manifestations d’une « recherche universelle d’identité culturelle ». Sur fond d’une « culture » présentée comme foncièrement et irréductiblement différente, soi-disant « inassimilable » en France et devant être séparée de la culture européenne, l’extrême droite présentait certaines forces islamistes comme positives : parce qu’elles souhaitaient cette séparation. Au nom d’une prétendue quête commune de « pureté » culturelle (ou ethnique dans le cas du FN), les islamistes étaient vus comme une sorte de miroir.

Jean-Marie Le Pen rencontra ainsi le leader islamiste turc Necmettin Erbakan (premier ministre pendant quelques mois en 1996/97, renversé par l’armée qui le jugeait trop extrême) au bord de la mer Egée, fin août 1997. Le Pen fut accueilli à l’ambassade de la « République islamique » iranienne à Paris, en janvier 1998. On le retrouva aussi à la « tribune d’honneur » de l’Iran lors du match de football USA/Iran qui se déroulait à Lyon, en juin 1998, dans le cadre de la Coupe du monde de football. Il était alors accompagné de Bruno Gollnisch.

Cette période de l’orientation internationale du FN se plaçait largement sous l’influence de la « Nouvelle Droite » du GRECE, ayant créé dans les années 1970 et 1980 le concept de l’« ethno-pluralisme ». Celui-ci prévoit que « toutes les identités culturelles doivent être respectées », donc y compris celles des musulmans ou des Africains, en tant que valeurs positives – mais que leur « épanouissement » exige un « développement séparé » des populations. Donc, le renvoi des immigrés hors de France.

Aujourd’hui, cette phase de sa politique semble dépassée, et le FN repasse à des conceptions  basées sur la simple hostilité à l’islam et aux cultures musulmanes. Celles-ci, présentées comme le terreau naturel de l’islamisme, sont présentées comme un danger potentiel pour l’Europe. Sur fond de théorie du « Choc des cultures », avec Marine Le Pen, l’heure est plutôt à un alignement sur la droite américaine (états-unienne) et israélienne, tentant ainsi de créer de nouvelles alliances. Des alliances qui, auparavant, été fermées à Jean-Marie Le Pen depuis son propos sur Auschwitz, « un détail de l’Histoire » à la télévision française du 13 septembre 1987. Ce propos avait valu au FN, à l’époque, la rupture avec les droites britanniques (une invitation au congrès du parti de Margaret Thatcher à l’automne 1987 fut ainsi annulée),  américaines, et israéliennes. Sa fille tente de renouer des fils  rompus, en se rendant fin octobre 2011 aux Etats-Unis où elle veut rencontrer – parmi d’autres – Ron Paul, candidat à l’investiture du Parti Républicaine pour l’élection présidentielle de novembre 2012.

Afin de justifier la demande de renfermement de l’Europe vis-à-vis de tout ou presque ce qui vient du côté Sud de la Méditerranée, la diabolisation de « l’islam »  et des musulmans fait partie de ce même jeu politique.

La Libye et la Syrie : exceptions pour l’extrême droite
Afin que notre tableau soit complet, il nous faut encore mentionner des régimes arabes ayant joué un rôle spécifique dans le jeu régional. Ceci parce que, à la différence des dictatures tunisienne ou égyptienne, elles apparaissaient de prime abord comme moins fortement liés aux grandes puissances occidentales. Ces régimes sanguinaires, notamment le régime syrien, ainsi que feu le régime libyen de Kadhafi – se revendiquant du nationalisme arabe -, utilisaient parfois une rhétorique et un mode de légitimation « révolutionnaires ». Ces régimes ont tout pour plaire à une partie de l’extrême droite, notamment cette partie activiste et pseudo-rebelle qui se définit comme le courant « nationaliste-révolutionnaire ». Précisons, d’ailleurs, que des passerelles existent ici parfois dans des milieux (anciennement) de gauche ou d’ultragauche, au nom d’un « anti-impérialisme » très largement perverti. A titre d’exemple, prenons l’interview donnée, mercredi 19 octobre 2011, par l’ex-terroriste international « Carlos » - actuellement emprisonné à la centrale de Poissy  – à « Libération » depuis sa cellule de prison. « Carlos », qui se rêvait en desperado « révolutionnaire » et « anti-impérialiste » dans les années 1970 mais qui n’a jamais été rien d’autre qu’un mercenaire au service de dictatures atroces, y est interrogé sur… ce qu’il voterait en France, en 2012, si jamais il avait le droit de vote. Il répond à cette question, « parce que Jean-Marie Le Pen ne se présentera pas », il voterait… pour la gauche. Ce n’est pas que de la provocation, ni une simple blague. Rappelons lors que de son premier procès à Paris en décembre 1997, « Carlos » s’était lancé d’abord dans une longue diatribe contre le procès fait alors à Maurice Papon. Le procès Papon, à Bordeaux, n’étant à ses yeux rien d’autre qu’une machination « des sionistes ». Ensuite, le terroriste saluait, toujours dans sa déclaration de procès, le « courage politique » de ce qu’il appelait alors « la droite nationale ».

« Carlos » a été et reste lié à la mouvance qui se regroupe autour de Dieudonné  et d’Alain Soral. La mouvance Dieudonné à laquelle appartient aussi le célèbre amateur de théories du complot, Thierry Meyssan, tente depuis plusieurs mois de se rapprocher des régimes à ses yeux « résistants » dans la région arabe. Ainsi, plusieurs de ses activistes ont séjourné en Libye quand Kadhafi était encore au pouvoir : Dieudonné et Ginette Skandrani en avril 2011, puis Thierry Meyssan en août 2011 jusqu’à la chute de Kadhafi. Ce dernier a raconté dans des vidéos accessibles sur Youtube comment il avait étroitement travaillé avec les services de la dictature pour démasquer des journalistes occidentaux, qu’il traita publiquement d’« espions ». 

Dans ses relations avec la dictature syrienne, cette mouvance passe en revanche par un individu très bien introduit dans… l’entourage de Marine Le Pen, où il s’occupe actuellement de la communication : Il s’agit de Frédéric Chatillon, un ancien dirigeant du GUD (groupe violent de nervis d’extrême droite en milieu étudiant, qui était surtout implanté à Paris 2-Assas). Ce même Frédéric Chatillon avait organisé un voyage commun à Beyrouth, du 27 au 31 août 2006 et quelques jours après la fin de la campagne militaire israélienne au Liban de l’été 2006, pour une illustre société de voyageurs. On y trouvait notamment Dieudonné, Alain Soral, Thierry Meyssan, Marc Georges (un ancien du FN devenu son conseiller, qui sera plus tard un soutien à la candidature de Bruno Gollnisch pour la présidence du FN, en 2010), et un journaliste de l’hebdomadaire « Minute » : Lionel Humbert. Ce journal d’extrême droite fut d’ailleurs le seul à rendre compte du voyage de ce groupe bizarrement composé, dans son numéro du 13 septembre 2006.

Chatillon, organisateur du voyage, avait mis à contribution ses contacts dans l’appareil militaire syrien ; ce pays ayant longtemps exercé  une tutelle encombrante sur le Liban. Actuellement, Chatillon s’occupe d’un site Internet intitulé « Info Syrie », qui diffuse la « vérité » officielle du régime syrien sur les révoltes en cours dans le pays. La propagande pour ce site est faite dans les milieux entourant Dieudonné / Alain Soral, mais malheureusement parfois aussi (au nom d’un « anti-impérialisme » dévoyé qui passerait par un soutien implicite ou explicite au régime) jusque dans les rangs des militants de gauche.Ce même Frédéric Chatillon  reste très présent autour de Marine Le Pen. A la mi- octobre 2011, il accompagna  la présidente du FN lors de son récent voyage politique en Italie.

S’afficher publiquement en faveur de dictatures arabes est, cependant, peu populaire dans la masse des électeurs et sympathisants du FN. Cela peut passer dans des milieux idéologiquement durci d’activistes « nationalistes-révolutionnaires », mais  pas dans l’électorat plus large. Ainsi Jean-Marie Le Pen avait dû faire cette expérience quand il avait ouvertement pris fait et cause, lors de la « crise du Golfe » entre août 1990 et le printemps 1991, pour la dictature irakienne de Saddam Hussein. (Le leader du FN ne s’était alors point contenté de s’opposer à la guerre des USA « à laquelle les intérêts de la France étaient étrangers » selon lui, mais il s’était rendu à Bagdad chez Saddam Hussein, fin octobre 1990. Il refit d’ailleurs le voyage en juin 1996.) Au nom d’une « rupture » avec l’ancienne politique pro-américaine et pro-libérale du FN à l’époque de Ronald Reagan, Jean-Marie Le Pen avait alors tenté d’entraîner le parti dans son nouveau positionnement. Mais la mayonnaise ne prit pas vraiment. Lorsque le « Figaro Magazine » effectua un sondage détaillé, au moment du congrès FN de Strasbourg en 1997, parmi les électeurs du FN, ces derniers étaient aussi interrogés sur leurs préférences parmi une trentaine de pays du monde. Ils placèrent l’Irak à la dernière place. Ceci alors que Jany Le Pen, l’épouse du chef, mouillait alors sa chemise dans le cadre de l’association pseudo-humanitaire « SOS enfants d’Irak ».

Dans la presse et la blogosphère d’extrême droite, en 2011, Mouammar al-Kadhafi était aussi extrêmement mal vu. Probablement, le fait qu’un conflit militaire (qui se déroulait au Tchad) avait opposé la France à la Libye de Kadhafi dans les années 1980, y était pour quelque chose. Ainsi, sur le site Web raciste « La Valise ou le cercueil » (proche du FN, fermé fin juillet 2011 pour avoir trop bruyamment applaudi au tueur d’Oslo), Kadhafi était traité tout au long de l’année de « déchet » et sa mort était vivement souhaitée : « Ca ferait une crevure en moins. »

Marine Le Pen a tenté de résoudre ce dilemne structurel, en adoptant une position non interventionniste dans le conflit libyen. Depuis le début des opérations militaires de l’OTAN en Libye, en mars 2011, elle avait ainsi expliqué que les intérêts nationaux français n’étaient pas concernés. Prenant au mot la justification officielle de l’intervention – venir en aide à des rebelles ou populations menacées, sauver les droits de l’homme -, elle fit entendre à son électorat que l’argent français était trop précieux pour être gaspillé pour de telles « utopies ».

De telles balivernes ‘’droitdelhommistes’’ risquant, selon elle, de coûter cher au Français. Le FN était ainsi le parti qui réclama le plus bruyamment la fin rapide de l’intervention (la gauche, quant à elle, étant divisée entre un refus des solutions militaires et une volonté d’aider les rebelles libyens en danger). A la sortie du conflit, Marine Le Pen tente encore de triompher. Lundi 24 octobre 2011, « Le Monde » met ainsi sa photo sur la « Une » de son site Internet pour illustrer les oppositions françaises à l’intervention en Libye, mettant d’ailleurs sur un pied d’égalité les critiques de l’extrême gauche et celles du FN.
A l’heure où le président du « Conseil national de transition » libyen, M.Abdeljelal, ancien ministre de la justice de Kadhafi, proclame que la charia allait inspirer les futures lois libyennes ( ce qui était déjà en partie  le cas  d’abord en  1973 puis dans les années 90 ), Marine Le Pen se campe en Cassandre : Avez-vous vu ?, demande-t-elle ainsi publiquement, la Libye va toute droit vers « une dictature islamiste ». CQFD, puisqu’aucune autre alternative politique – en dehors des dictatures autoritaires sortantes – ne semble exister à ses yeux pour les pays arabes.

Le crédo du FN est simple : pour « ces gens là » hors des dictatures point de salut !
Tout récemment encore Jean Marie Le Pen a déclaré « légitime » le gouvernement syrien « dans sa lutte contre les bandes armées qui veulent s’emparer du pouvoir » (Libération du 29/30 Octobre 2011)
Nous, antifascistes, combattons cette idéologie qui fleure bon le racisme néocolonial. Nous sommes aux côtés des peuples arabes qui brisent les chaînes de leurs dictatures et  nous  nous efforçons de construire des nouvelles solidarités, des nouvelles passerelles. Des ponts sur la Méditerranée , pas des murs.

 

Dernière mise à jour : ( 04-11-2011 )
 

Comment l' extrême droite française voit-elle le "printemps arabe" ? (1)

03-11-2011

(analyse de VISA : Vigilance Initiatives Syndicales Antifascistes)

tunisie.jpg Les élections en Tunisie, dimanche 23 octobre 2011, et la mort du dictateur libyen déchu Mouammar al-Kadhafi annoncée trois jours plus tôt marquent des ruptures fortes du côté Sud de la Méditerranée. Faisant face à des bouleversements importants depuis le début de l’année dans toute la région, l’Afrique du Nord voit s’accélérer le changement.

Les élections tunisiennes sont, en effet, les premières élections libres et pluralistes depuis l’indépendance du pays acquise en 1956. Elles auront une influence certaine sur les prochaines élections dans un pays (partiellement) débarrassé de son ancien régime, l’Egypte, qui se tiendront fin novembre. Enfin, la disparition de l’ex-« guide » de la Libye marque la fin de la guerre civile qui avait commencé à la mi-février 2011, suivie d’une intervention militaire un mois plus tard. Elle ouvre en même temps une période d’incertitude sur l’avenir politique du pays, puisqu’à la différence des pays voisins, la Libye n’était jusqu’ici pas dotée de forces politiques structurées. En outre, également à la grande différence de la Tunisie et de l’Egypte, il n’y existe quasiment pas de mouvement ouvrier organisé ; la Libye étant caractérisée par un Etat redistribuant la rente pétrolière, où le peu de travail industriel qui y existe était accompli jusqu’ici par des millions d’immigrés. Ceux-ci sont, surtout depuis les récents excès de violence contre des Africains noirs dans ce pays, dans une situation très précaire. Des syndicats auront ainsi de grandes difficultés à se former, alors que des forces syndicales non négligeables - qui méritent notre solidarité pleine et entière - existent dans les pays voisins, du Maroc jusqu’à l’Egypte en passant par Algérie et Tunisie.

Mais comment l’extrême droite en France et en Europe observe-t-elle ce changement d’une très grande importante, dans une région voisine au continent européen ? Concentrons-nous, ici, sur le cas de l’extrême droite française. D’abord parce que, sur fond de guerre d’Algérie et de ressentiments vivaces vis-à-vis de la population algérienne en particulier, le racisme anti-arabe et spécifiquement anti-maghrébin est particulièrement fort en France.

Une autre raison de ce choix réside dans le fait que, la France ayant encore de nombreux intérêts dans ses ex-colonies et anciens protectorats au Maghreb (et, au-delà, dans toute l’Afrique), sa politique et son économie sont potentiellement touchées par les changements qui affectent les « élites » ou les régimes dans cette région. Rappelons l’exemple d’une ancienne ministre des Affaires étrangères - Michèle Alliot-Marie -, contrainte de partir du gouvernement fin février 2011 pour une trop grande proximité avérée avec le régime et des grandes fortunes tunisiennes.

Marine Le Pen voit des dangers pour la France
Le dernier congrès du Front national (FN), qui eut lieu les 15 et 16 janvier 2011 à Tours, coïncida avec la fin de l’ancienne dictature en Tunisie. En effet, le président déchu par les révoltes populaires, Zine el-Abidine BEN ALI, fut contraint de partir en exil le 14 janvier dernier au soir. Ce fut donc l’occasion pour la nouvelle chef du parti, Marine Le Pen, de donner le « la ».

Interrogée par la presse, au Centre des congrès de Tours, sur son sentiment à propos des événements tout frais de l’autre côté de la mer Méditerranée, Marine Le Pen indiqua trois motifs de mécontentement qui primaient, à ses yeux. La nouvelle présidente du parti d’extrême droite essaya ainsi de réunir dans le même propos une critique de la politique du camp Sarkozy et un discours de rejet à l’encontre de l’immigration en provenance du Sud.

Ainsi, dans un premier temps, elle salua verbalement l’élan de liberté, soufflant sur la Tunisie. Elle profita de l’occasion pour critiquer le gouvernement français actuel, celui-ci ayant été incapable selon elle « de prévoir le ras-le-bol » de la population tunisienne vis-à-vis de son régime. Ainsi il aurait fait preuve « une fois de plus de son incompétence ».

Elle continua en critiquant le fait que le président Sarkozy avait refusé d’accueillir son ancien homologue Ben Ali en France, « sous la pression des nombreux Tunisiens vivant en France » avant de donner des chiffres exagérés (« 600.000 Tunisiens vivant en France », alors que les deux tiers sont des Français d’origine tunisienne). La veille, la rumeur avait indiqué que Ben Ali allait se réfugier en France, même si cela avait été vite démenti et que l’ex-président tunisien s’était envolé vers l’Arabie Saoudite. A son tour, son rival malheureux pour la présidence du FN - Bruno Gollnisch - déclarait à la presse que Sarkozy avait honteusement « trahi », selon lui, son « ami » Ben Ali. Lui ne prenait d’ailleurs pas la précaution oratoire de saluer le mouvement démocratique.

La troisième idée avancée par Marine Le Pen consistait à dépeindre les conséquences négatives que ce changement risquait selon elle de produire « pour la France ». Cela, notamment, sous forme d’un « afflux migratoire de réfugiés » au cas où le changement tournerait mal, Marine Le Pen faisant l’hypothèse d’une prise de pouvoir « islamiste ». Ainsi, la présidente du FN conclut en demandant la fermeture des frontières vis-à-vis de tout « risque » migratoire en provenance de la Tunisie post-révolutionnaire. Elle allait d’ailleurs souligner symboliquement ce propos par un déplacement à l’île de Lampedusa, au sud de l’Italie, endroit où arrivent les bateaux de misère des migrants ayant survécu à la traversée de la Méditerranée. Déplacement qu’elle effectua le 14 mars 2011 en compagnie du député européen italien (Ligue du Nord) Mario Borghezio. Précisons que ce dernier est un raciste fanatique, condamné définitivement en 2005 par la Cour suprême italienne pour avoir - de ses propres mains - mis le feu à une tente sous laquelle dormaient des réfugiés politiques à Turin, en 2000.

Egalement en mars 2011, Marine Le Pen s’illustra par un propos particulièrement cynique, demandant publiquement que les bateaux de migrants soient « renvoyés en mer ». Cela revenait, de fait, à dire qu’il valait mieux que ces personnes se noient plutôt que d’arriver en Europe. Ayant compris le mauvais effet que pouvait faire son propos, la chef du FN précisa quelques jours plus tard qu’elle souhaitait effectuer ce renvoi « avec humanité ». Elle illustra son propos en suggérant que des navires militaires pourraient « accompagner ces bateaux », des côtes européennes jusqu’à celles de l’Afrique du Nord..

Précisons que, la même semaine, la députée UMP Chantal Brunel se rendit temporairement célèbre en demandant de mettre les migrants nord-africains, sans autre forme de procès, « sur des bateaux et (de) les renvoyer » là où ils étaient partis. Ce fantasme du renvoi de Maghrébins par bateaux entiers, mais aussi celui de les voir se noyer, sont d’ailleurs des thèmes anciens dans la droite française. A l’automne 1961, le conseiller de Paris gaulliste Alex Moscovitch avait ainsi demandé que « ces traîtres à la patrie », Algériens demandant à l’époque l’indépendance de leur pays, soient renvoyés par bateau. Il avait cru bon ajouter qu’il regrettait que le Conseil de Paris ne soit pas compétent pour déterminer de quelle façon « ce bateau peut être coulé ».
Au même moment, le 17 Octobre 1961 la police du préfet Papon jetait à la Seine des centaines de manifestants algériens. Du fantasme à la réalité, on voit que les « idées » de Mesdames Le Pen et Brunel ont une histoire, particulièrement nauséabonde.

Tunisie & Egypte : Les dictatures vues par un « spécialiste » d’extrême droite A la même période, le principal « spécialiste de l’Afrique » de l’extrême droite française, l’enseignant en Histoire à Lyon-III Bernard Lugan, prit sa plume pour décrire le paysage tunisien tel qu’il le voyait.

Dans plusieurs textes, dont nous ne citerons qu’un pour l’exemple - les autres reprenant strictement les mêmes idées - daté du 27 janvier 2011 et intitulé « Réflexions sur le chaos en Tunisie », Bernard Lugan chante d’abord les louanges de l’ancienne dictature : « Tous ont oublié qu’en 1987, l’accession au pouvoir du général Ben Ali avait été unanimement saluée comme une avancée démocratique, que sous sa ferme direction, la subversion islamiste avait été jugulée, que la Tunisie était devenue un pays moderne dont la crédibilité permettait un accès au marché financier international. » Pour, ensuite, déplorer amèrement le changement intervenu sous l’impulsion d’un mouvement populaire : « Les Tunisiens étaient donc des privilégiés auxquels ne manquait qu’une liberté politique généralement inexistante dans le monde arabo-musulman. Ils se sont donc offert le luxe d’une révolution en ne voyant pas qu’ils se tiraient une balle dans le pied. Leur euphorie risque d’ailleurs d’être de courte durée car le pays va devoir faire le bilan d’évènements ayant provoqué des pertes qui s’élevaient déjà à plus de 2 milliards d’euros à la mi-janvier et qui représentaient alors 4% du PIB. »

Le titre donné à ce texte de Lugan sur le site « Rebelles.info », proche du Bloc identitaire mais aussi de certains auteurs de la « droite dure » conservatrice - et fermé fin mars 2011 suite à une plainte du MRAP pour propos racistes caractérisés -, résume d’ailleurs bien l’état d’esprit de son auteur. Cyniquement, il qualifie le soulèvement populaire (dont la répression a fait 230 morts) de « Révolte de privilégiés ».

Quant à l’Egypte - où la répression policière a fait quelques 800 morts, pendant les manifestations populaires de fin janvier et de février 2011 -, le même raisonnement s’appliquait selon le « spécialiste » Bernard Lugan. Ainsi espéra-t-il, jusqu’à la dernière minute, que l’ancienne dictature allait tenir en Egypte, celle-ci étant prétendument soutenue par « le peuple ». Ce « peuple » prenait, d’ailleurs, chez Lugan, la forme des nervis (et policiers en civil) attaquant, parfois avec une rare violence, les manifestations populaires sur la désormais célèbre « Place Tahrir ». Ainsi lit-on chez ce grand « spécialiste » du continent africain, alors qu’il se gausse de la réaction des journalistes français sur place : « Durant un temps l’explication leur fut facile : les contre-manifestants étaient des policiers et des nervis payés ; puis, horreur, ils découvrirent qu’il s’agissait d’habitants venus des ,quartiers les plus pauvres’. Ainsi donc, des miséreux osaient venir gâcher la grande célébration démocratique dont ils étaient devenus les porte-voix. Plus encore, ces gueux osaient, crime des crimes, s’en prendre aux journalistes, ignorant qu’en France, cette intouchable caste constitue un Etat dans l’Etat devant lequel rampent et se prosternent les plus puissants. Ils auront du moins retenu de leur séjour au Caire que sur les rives du Nil (,) les références ne sont pas celles des bords de Seine et que les voyages sont plus formateurs que les écoles de journalisme. »

Le « peuple » dont rêve Bernard Lugan ici, c’est celui qui, en Europe et à une certaine époque, avait grossi les rangs des milices fascistes et autres SA (« Section d’assaut » hitlériennes). Le pseudo-expert de l’extrême droite française le qualifia, en outre, de « petit peuple (…) au patriotisme à fleur de peau, qui exècre à la fois la bourgeoisie cosmopolite lorgnant du côté de Washington et les barbus qui voudraient ramener l’Egypte au X° siècle ». Ces derniers groupes étant constitués, dans sa vision, par ceux qui manifestaient pour un régime plus démocratiques d’un côté, et les islamistes de l’autre.

Malheureusement pour lui, les digues du régime ne tinrent pas, et il fut balayé par le soulèvement populaire… même si l’armée n’allait pas tarder à lui substituer un régime militaire « ouvert », censé gouverner jusqu’aux premières élections libres et pluralistes (de fin novembre 2011).

On voit que les « penseurs » de l’extrême droite, à l’aube du « Printemps Arabe », ne pensaient qu’à une chose : maintenir les dictatures en place, qui avaient d’ailleurs de multiples intérêts liés avec la France. Cependant, cela n’a pas empêché le FN d’invoquer, à l’occasion, de façon démagogique, le souffle de la liberté de ce même « Printemps Arabe »… quand il s’agissait de s’ériger en version française d’un « printemps » généralisé dirigé contre l’establishment. Rappelons qu’en mars 2011, le FN organisa une conférence de presse pour dénoncer l’exclusion de la CGT, de son adhérent Fabien Engelmann. Ce dernier s’était porté candidat sur une liste FN aux élections cantonales en mars 2011, dans le nord de la Lorraine. Lors de cette conférence, à laquelle assistèrent les Le Pen père & fille et l’avocat médiatique Gilbert Collard, Jean-Marie Le Pen n’hésita pas à parler d’un « printemps français » qu’incarnerait son parti. Plus précisément, le FN incarnerait un mouvement de liberté, comparable à celui contre les dictatures tunisienne et autres, contre les appareils des partis et des organisations syndicales en France. Perfidement, Jean-Marie Le Pen ajouta que le RCD (« Rassemblement démocratique constitutionnel »), l’ancien parti-Etat tunisien sous le régime de Ben Ali, avait été membre de l’« Internationale Socialiste » des partis sociaux-démocrates. Ce qui était exact, le RCD fut expulsé de l’I.S. quatre jours après le départ en exil de Ben Ali, par une décision du 18 janvier 2011 – les impératifs de la « Realpolitik » ayant changé. Le Pen se permit ainsi de qualifier l’ancienne dictature policière en Tunisie de « socialiste », ce qui était évidemment une aberration grotesque.


Dernière mise à jour : ( 03-11-2011 )
 

Europe: comment l' extrême droite profite de la crise

30-10-2011
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( par Yann Mens d' Alternatives internationales)

En Norvège, en Suisse, en Autriche, ils récoltent plus de 20 % des voix aux élections législatives. En Finlande, ils les frôlent. Au Danemark, en Hongrie, aux Pays-Bas, ou en France à la présidentielle, ils gravitent autour des 15 %. A peu près partout en Europe, ils gagnent vite du terrain. La crise alimente ces partis que l'on a du mal à désigner.

Extrême droite ? Certains en sont issus, tel le Front national. D'autres sont les héritiers de partis ruraux conservateurs, de mouvements anti-impôts ou de séparatismes régionaux.

Droite extrême ? A coup sûr. Car ils convergent vers un même discours populiste et xénophobe qui, sans armer le bras meurtrier d'Anders Breivik, ex-militant du Parti du progrès norvégien, lui a au moins fourni son cadre idéologique d'origine. De cette rhétorique, certains postulats sont anciens. Celui qui veut que le peuple des " petits " soit sain, tandis que les élites, les " gros ", sont corrompues. Celui aussi qui nie les différences de classes sociales. D'autres, plus récents, témoignent du glissement d'un racisme fondé sur l'apparence physique à un nationalisme culturel exacerbé. Aux yeux des populistes, le peuple partage une identité unique héritée du passé et aux traits invariants. Un double péril le guetterait. De l'Union européenne d'abord qui en collusion avec les " gros " annihilerait sa souveraineté. De l'immigration surtout qui saperait son Etat-providence par la pression exercée sur les dépenses sociales dont il faudrait donc priver les travailleurs étrangers, et qui menacerait ses traditions, ses libertés à travers l'influence de l'islam.

Défenseurs des femmes

Ce discours séduit notamment parce qu'il fait écho aux souffrances de milieux ouvriers victimes de la désindustrialisation. Mais il fonctionne aussi bien en Suisse où le chômage est faible et les étrangers sont européens. Sa rhétorique est d'autant plus difficile à combattre qu'elle retourne contre ses adversaires leurs propres armes. Longtemps, les populistes alors proches du petit patronat furent ennemis de l'intervention de l'Etat dans l'économie. Avec la crise, certains se transforment en ardents promoteurs d'une puissance publique protectrice, à l'instar de Marine Le Pen . La gauche exaltait le respect de la différence ? La droite extrême le récupère : que chacun reste (ou rentre) chez soi pour demeurer lui-même. La laïcité ou les droits de la femme deviennent des armes pour stigmatiser les musulmans.

Tout cela ne fait pas un programme de gouvernement. Mais beaucoup de ces mouvements ne cherchent pas (pour l'instant ?) l'exercice direct du pouvoir dont les inévitables compromis risquent d'aliéner l'électorat. Les plus habiles se contentent de peser assez au Parlement pour contraindre des partis de gouvernement en quête de majorité à voter de nouvelles lois contre l'immigration . Ou utilisent le référendum pour contourner les élus. Ils posent ainsi dans nos institutions des pierres qu'il sera de plus en plus difficile de retirer.

C'est leur première victoire.

 

Dernière mise à jour : ( 30-10-2011 )
 
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